dans le cadre de la "Nuit des musées" à Paris en mai 2007
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rosario caltabiano

rosario caltabiano
AU MUSEE D'ART ET D'HISTOIRE DE ST. DENIS

PREFACE. A priori il s’agirait semble-t-il d’une reconstruction de ma maison pendant mon enfance : les cellules des carmélites se prêtent bien à ressembler aux pièces de chez moi et à d’autres lieux qui me sont familiers. À moins qu’il ne s’agisse d’une autre reconstruction, celle de mon enfance ; une enfance que moi-même j’avais oublié, engloutie dans un passé dont j’ai perdu les traces. Depuis que j’ai quitté la maison de mes parents en Sicile, il y a 17 ans, tout objet qui m’appartenait là-bas a disparu. J’ai posé récemment la questions à ma mère : « où sont mes affaires ? », mais elle ne sait plus. Du coup mon besoin est fort de m’approprier des objets du musée pour faire revivre des fragments perdus de moi. À bien voir les 100 cartels que j’ai réalisé, il me semble lire un journal intime fragmenté en 100 morceaux qui, sous prétexte d’un certain objet, donne un détail parfois futile de mon vécu, la recherche proustienne d’une alliance avec moi-même et simultanément avec le spectateur : dans la plupart des cartels, les phrases commencent par « je », pronom qui peut faire référence à celui qui lit.

Il s’agit de confidences, à la manière du Saint Augustin, des Confessions : « Voir clair en moi. Je n’ai pas peur de la vérité. Mais ce que j’arrive à comprendre de moi-même me semble bien insuffisant. Il me restera toujours au fond de l’esprit quelque chose d’impénétrable et de mystérieux : comment toucher le fond de mon être ? C’est impossible. Le fond de ma misère, comme aussi bien le fond de ma noblesse d’ailleurs. Même dans mes faiblesses, cachée en elles, demeure cette tension vers l’absolu... »



BIENVENUE CHEZ MOI
Attention ! Au-delà de cette porte vous accédez à des lieux privés. À partir du moment où vous rentrez, vous devenez dépositaires de certains secrets concernant la vie intime d’une personne.
Conformément aux dispositions légales des lois du 2 août 2002 et du 30 mai 2005, relatives à la protection des personnes à l’égard du traitement des données à caractère personnel, vous n’avez pas le droit de diffuser, reproduire et modifier tout ce que vous allez voir, lire et entendre. La visite de ces lieux est déconseillée à tous ceux qui n’ont pas d’intérêt pour la vie privée d’une personne, qui n’est ni une star, ni un saint, ni un martyr, ni un génie, ni une autorité, ni Dieu. Il s’agit d’une personne ordinaire qui a voulu mettre en vitrine des fragments de sa propre vie.

ENTREE

« Voir clair en moi. Je n’ai pas peur de la vérité. Mais ce que j’arrive à comprendre de moi-même me semble bien insuffisant. Il me restera toujours au fond de l’esprit quelque chose d’impénétrable et de mystérieux : comment toucher le fond de mon être ? C’est impossible. Le fond de ma misère, comme aussi bien le fond de ma noblesse d’ailleurs. Même dans mes faiblesses, cachée en elles, demeure cette tension vers l’absolu... » St. Augustin, Confessions.


Ancien plan de Giarre, petite ville à 30km de Catane. À l’horizon, en direction Ouest, une vue du volcan Etna en activité. C’était là CHEZ MOI, là où j’ai grandi avec mes parents pendant mes premières 18 années. Pour plus de détails je vous invite à venir directement chez moi. C’est juste au premier étage !

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“Tu autem eras interior intimo meo et superior summo meo !” St. Augustin, Confessions, III, 1.
(trad. : « Je te cherchais à l’extérieur de moi-même, mais toi, tu étais plus intérieur à moi que ce que j’ai de plus intérieur »)

BUREAU DE MON PERE

Pour moi cela a été toujours un lieu sacré, cette pièce. Tout objet est resté fidèlement à sa place originaire, celle du temps ou mon père se rendait assidûment dans cette pièce de la maison à lui réservée, son bureau. Il était là pour travailler tous les jours, y compris les dimanches, après son petit déjeuner à 7h. Ingénieur libre professionnel, toujours en veste et cravate, lui. C’était souvent ma mère qui décidait de la cravate. Il parlait rarement de son boulot. On se parlait rarement. Je le sentais absent comme une ombre. Puis ce fut l’époque des dialogues sincères et courageux. Depuis j’ai plus de regrets. Aujourd’hui son absence le rend beaucoup plus présent : on se comprend, on s’accepte, bref, on est devenu des potes maintenant…
COULOIR

J’avais 18 ans lorsque je quitte la maison de mes parents en Sicile. Tout est resté pareil là-bas. Dans ma chambre il y a encore le même couvre-lit, les livres toujours à la même place sur les étagères ; pareil pour les cadres aux murs et le tapis en laine. Rien n’a changé depuis 17 ans de mon absence. En apparence. Parce que maintenant dans l’armoire je trouve les fringues de ma mère et dans les placards il n’y a plus un objet qui m’appartenait. J’ai posé récemment la questions à ma mère : « où sont mes affaires ? », mais elle ne sait plus. Enfin je les retrouve ici, exposés dans un musée. Bienvenu alors au Musée de mon art et mon histoire de St. Denis…
SALLE A MANGER
Le repas était le moment des discussions les plus intenses: la bouche pleine, les oreilles attentives au journal télévisé et les yeux sur l’écran…




télé allumée et sans son

(entre 5 et 18 ans)
Toujours allumée, la télé trônait dans la pièce. Autour d’elle : une table, des chaises, la cuisine, mes parents, mes sœurs, moi. Elle a été toujours une bonne excuse pour ne pas se parler en famille.











(à 27 ans)
Mon diplôme en tant qu’« Ingegnere Gestionale, con indirizzo economico-amministrativo » auprès du Politecnico di Torino, le 17 juillet 1999.
Sans regret j’ai déjà jeté, il y a long temps, des cartons remplis de notes, livres et photocopies de cette longue période d’études. Mais maintenant je ne trouve plus le document officiel du diplôme, comme si inconsciemment je voulais effacer cette période. Pourtant j’ai pu transformer cette expérience négative en envie d’encore plus de liberté, joie et détermination de réaliser mes rêves.


















(entre 6 et 10 ans)
Je n’ai jamais vu sœur Anastasia. Elle avait sa chambre à coté de notre classe. Très âgée et aveugle elle devait rester toujours couchée au lit. De temps en temps, pendant les leçons, on entendait des bruits sourds qui venaient de sa chambre et toute de suite notre enseignante, sœur Marilisa, courait dans sa chambre. Elle était tombée de son lit encore une fois… Cet épisode se répétait systématiquement pendant des années. Puis un jour elle est décédée.









(à 4 ans)
Mon premier jour à la crèche, je me souviens encore : moi dans la classe, en pleurant, en désespoir, frappant fort de mes poings sur la porte fermée…


















(à 3 ans)
Giusi et moi, on était très souvent ensemble, surtout en été. On parlait de se marier un jour. Ici nous étions à l’« Albergo Sicilia » pour, je crois, la Première Communion de Marina, une amie de famille.


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(6 ans je crois)
Je me suis assis sur ses genoux, il avait un parfum fort et je sentis une forte excitation. C’était un client de mon père venu en visite d’Angola, je crois… J’étais petit mais c’était la première fois que je sentais de l’excitation pour quelqu’un. J’étais un peu gêné. Je me questionnais et je ne comprenais pas. Je crois que j’ai posé la question à ma mère. Depuis, toute ma sexualité est restée voilée, même face à moi-même, peut-être autocensurée à tel point que j’ai du attendre d’avoir 19 ans pour remettre tout en discussion et faire un sacré travail sur mon identité.


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(entre 15 et 18 ans)
Lorsque dans la classe l’enseignant expliquait, j’avais l’habitude de dessiner au crayon sur le banc des petits « ghirigori » un peu à la manière baroque. Cette manie m’a accompagné jusqu’aux années du Lycée. L’appariteur parfois embêté, me posait dans la main une bouteille d’alcool avec un chiffon et me disait : « Maintenant à toi de nettoyer ! ». Cela ne me frustrait pas du tout, mais au contraire j’étais content d’avoir la table à nouveau bien propre pour pouvoir faire des nouveaux dessins !

PREMIER APPARTEMENT A MILAN

(entre 18 et 27 ans)
Je me suis au fur et à mesure découvert loin de Dieu, car je sentais toujours que Lui était trop élevé par rapport à moi… Sa perfection me faisait supposer une supériorité qui m’a toujours écrasé et jamais encouragé. Entre-temps je faisais mes premières études universitaires à Milan que je poursuivais à Turin. Je lisais beaucoup. Souvent j’avais des crises existentielles assez fortes. Je me sentais un maudit, un prédestiné au malheur et à la mélancolie. Je ne cessais pas de chercher les raisons de mes souffrances et Dieu n’était pas pour moi exhaustif : si le but d’une religion est de rendre chaque personne heureuse, pourquoi faut-il attendre la mort pour devenir (éventuellement) heureux ? Pour ressentir du bonheur, je me réfugiais plutôt dans mes rêves, sans pourtant jamais penser pouvoir les réaliser.


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(à 18 ans)
Le jour de mon départ de Sicile. Mon père ne comprenait pas pourquoi je voulais aller étudier hors de Sicile. Ma mère douloureusement acceptait, mais depuis elle me répète périodiquement qu’elle a été abandonnée et qu’elle sera destinée à mourir dans la solitude. Pour moi c’était un besoin fort, celui de me trouver moi-même, mais je n’imaginais pas comment cela était si difficile et pourtant spontané.

(à 27 ans)
J’habitais à Turin pour mes études universitaires, après mon séjour pendant 3 ans à Milan. C’était un appartement partagé avec d’autres étudiants, lorsque Giuseppina fut hébergée chez nous pendant une période de quelque mois. Elle était une chanteuse lyrique, de Salerne. C’était un vrai plaisir pour nous (et nos voisins…) l’entendre chanter quand elle se douchait. Renfermée dans sa chambre elle priait souvent. Elle récitait une phrase qui était pour moi très mystérieuse : « nam myo ho renge kyo ». Un jour elle est partie soudainement. J’ai perdu toutes ses traces. Pourtant moi aussi j’ai commencé à réciter tous les jours « nam myo ho renge kyo » deux ans après sa rencontre. Merci Giuseppina.

(à 5 ans)
J’étais un enfant « modèle ». Toujours à coté de ma maman, très sage, jamais sale, jamais aventureux, jamais déchaîné, obéissant et avec des beaux yeux. Apres mon enfance, selon ma mère, je « me suis abîmé ». Même le fait que j’ai perdu mes cheveux devient pour elle un prétexte de souffrance…


(à 12 ans)
J’adorais faire des collages. Dans les après-midi je me rendais parfois chez une dame artiste peintre qui n’habitait pas loin de chez moi. Avec elle on s’amusait pas mal à coller partout des fleurs coupées. Avec elle je me sentais léger ! Pour moi ce moment était l’espace vital, l’oxygène, la possibilité d’une liberté.



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(à 12 ans)
Parfois on coupait des photos d’hommes et de femmes, et puis de lits, meubles, vêtements, voitures… et ainsi on créait tout un monde en papier. Les revues comme « PostalMarket », dans le style de « La Redoute », étaient l’idéal pour jouer à cela.

(entre 0 et 10 ans et plus)
Je me sentais protégé par ma mère d’une manière excessive. Je n’avais pas le droit de faire les mêmes choses que les autres enfants, considérées aux yeux de ma mère comme trop dangereuses. Par le lait maternel elle m’a transmis tout son amour autant que toutes ses peurs avec lesquelles je me suis confronté jusqu’à aujourd’hui.



(entre 7 et 12 ans)
« Ciccio Bello » avec qui j’ai joué pas mal, c’est le nom de ce poupon qui appartenait à l’origine à mes sœurs. On avait pour lui plusieurs vêtements, un berceau et d’autres accessoires. Il pouvait même boire et faire pipi.

(de 18 ans)
J’ai toujours souffert du fait que ma mère n’a pas trouvé sa place, dès que nous, les enfants, nous avons grandi et nous sommes partis. À chaque fois que je rentre pour une petite période en Sicile, elle me considère toujours comme un enfant. Elle ne perd jamais d’occasions de me rappeler la douleur qu’elle ressent parce que je suis parti, sans peut-être se poser jamais une question essentielle : quel est la meilleure chose pour mon fils ?






(entre 6 et 7 ans)
Une sœur à genoux par terre, au pied d’un lit, qui pleurait. Cela était un rêve récurrent, qui me faisait peur. Je ne voyais pas son visage caché sous le voile.

(à 25 ans et à 27 ans)
Giuseppina faisait sa prière bouddhiste souvent dans sa chambre à coté de la mienne dans l’appartement à Turin. Lorsque moi aussi j’expérimentais cette prière cela provoquait un bouleversement de ma conception du monde, ouvrait pour moi des possibilités nouvelles de bonheur.


(de 18 ans)
Qu’est-ce que c’était difficile d’aimer ma mère. Même aujourd’hui. Mais j’ai appris que le jour où je vais pleinement sentir mon amour pour elle, ce jour-là j’accepterai tout de moi avec le même amour.


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(à 10 ans)
C’était un oiseau en plastique qui, avec un mécanisme à corde, bougeait les ailes et il pouvait s’envoler. Je l’avais acheté à Rome Piazza Navona. Un jour il est tombé sur le toit du voisin à coté de chez moi et je n’ai pas pu le récupérer.

JARDIN

(entre 5 et 10 ans)
Je voyais l’heure de la recréation comme un des moments les plus joyeux pendant mes études primaires. Parfois plutôt que nous envoyer dans la cour, on nous faisait la concession d’aller sur l’herbe dans le jardin ; quelle pêche ! C’est là aussi qu’on tenait l’heure de gymnastique où j’ai vu pour la première fois les cheveux sous le voile de Sœur Marilisa lorsque elle se pliait pour faire un exercice. J’étais rassuré de savoir qu’elle avait des cheveux comme le commun des mortels, pourtant je ne comprenais pas pourquoi renoncer par obligation à les montrer et que changeait le fait que moi j’avais vu ces cheveux !

(entre 27 ans et aujourd’hui)
Je lis et relis : […] si le cœur des hommes est impur, leur terre est impure, mais si leur cœur est pur, leur terre l’est également. Ainsi il n’y a pas deux sortes de terres, pure et impure en elles-mêmes. Il n’y a que l’impureté ou l’impureté de notre cœur. », Lettres et traités de Nichiren Daishonin, vol. 1



(entre 27 ans et aujourd’hui)
Je lis et relis le Sutra du Lotus. Un passage dont je ne cesse de me ressourcer. « Mais tout dépendra uniquement de votre foi. Une épée est inutile entre les mains d'un lâche. La puissante épée du Sutra du Lotus doit être maniée par une personne à la foi courageuse. » (N. Daishonin, Réponse à Kyo'o)

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t(entre 27 ans et aujourd’hui)
Je lis et relis les Lettres et traités de Nichiren Daishonin pour pouvoir transformer ma souffrance en joie, mes désirs en illumination.




Je n’ai jamais connu ma grand-mère du côté de mon père. Elle s’appelait Santa et il ne me reste que quelques photos. Mon père n’en parlait jamais. Elle était morte quand mon père était encore étudiant.

(entre 7 et 13 ans)
Je pouvais observer de cette fenêtre le jardin des citronniers de chez moi et sentir le parfum fort de la « zagara » et du jasmin. J’avais retaillé un petit carré pour moi, où je plantais des fleurs et aussi des tomates, des aubergines et des courgettes. Je passais des heures dans ce jardin, tout seul, heureux de toucher la terre avec mes mains.

CHAPELLE MORTUAIRE DE FAMILLE


Ma grand-mère, Santa Caltabiano


Mon grand-pere, Rosario Caltabiano

(à 27 ans)
Ma grande mère, la seule que j’ai connu, décédait. Tous les Noëls, J’étais assis à coté d’elle, bougie allumé, devant la crèche, en récitant la novene et en chantant en dialecte. J’ai oublié ces chansons de Noël. Pour moi c’était un fascinant rituel de magie. Chaque année je m’ingéniais pour trouver un dispositif produisant plus d’effet pour faire apparaître Jésus enfant dans son berceau à minuit le 24 décembre. Chez moi j’avais l’habitude de réaliser deux ou trois crèches de Noël dans différents endroits de la maison et j’en réalisais souvent aussi chez les amis, car j’adorais les faire. Puis, au fil du temps, de Noël à Noël, le nombre de crèches chez moi a diminué jusqu’à plus rien.

(à 23 ans)
Mon oncle Paolo, venait déjeuner chez nous tous les dimanches. Il était célibataire. Sans me vouloir de mal, au contraire, il essayait de me donner l’éducation noble et croyante qui était traditionnelle dans la famille Caltabiano. Il aurait voulu que je fasse les écoles supérieures dans un internat chez des Prêtres. Mais ma mère s’est refusée. Puis finalement je suis allé chez des sœurs.

(à 0 ans)
Layette à ma naissance. Comme ils m’attendaient mes parents !! Apres deux filles, ils désiraient ardemment un garçon qui puisse garantir la survivance du nom Caltabiano pour les prochaines générations, ainsi qu’un héritier du métier de mon père, un garçon sur lequel pouvoir compter pour continuer à affirmer un pouvoir social et économique au nom de la famille. À cette époque il y avait une grosse éruption du volcan qui menaçait d’évacuer les habitations. Mais ensuite tout s’est calmé.

(entre 33 et 34)
Mon père tomba malade soudainement en raison de lésions importantes au cerveau. Il passa d’un hôpital à un autre. Sa maladie faisait que, contre ses habitudes, il parlait sans cesse, même la nuit. Ses discours n’avaient pas de sens et abordaient les thèmes les plus variées : de ses voyages à l’étranger à l’apocalypse, du fonctionnement d’une machine aux insultes. Parfois il m’étonnait par des phrases qu’il faisait sortir de sa bouche, dont certaines je me suis permis de les transcrire sur ce tableau. J’ai noté quelques phrases particulièrement frappantes. Je lui répondais souvent et parfois on s’amusait ensemble sans savoir de quoi on parlait. C’était désormais le seul contact que je pouvais entretenir avec mon papa. Ensuite, obligé à rester collé au lit, il perdait de plus en plus de force jusqu’à s’éteindre dans mes bras après 9 mois de maladie. Ce fut sans doute le moment le plus fort de ma vie. Plutôt que la douleur j’étais étonné de ma réaction positive : j’étais content d’avoir vécu cette expérience à côté de lui et très soulagé de ne plus le voir souffrir.

Urne funéraire de mon arrière-grand-père, lui aussi du nom Rosario Caltabiano et originaire des mêmes lieux.

SALON

(entre 5 et 10 ans)
Sœur Brunilde à mon école primaire ; elle avait vraiment une tête sympathique, toujours souriante, elle ne fut jamais mon enseignante, mais je sais qu’elle adorait la confiture de coings que ma mère lui envoyait de temps en temps.

(à 7 ans)
Petit étui d’une épingle que j’avais piqué d’un tiroir de mes sœurs et que j’avais offert en secret à Aline, une copine de classe à l’école primaire, dont j’étais amoureux.


(entre 4 et 16 ans)
Je crois que je n’ai jamais dit à ma mère que son bouillon avec des boulettes rondes de bœuf et des spaghettis cassés était ma passion.
(à 8 ans)
Ce qui reste de mon premier cerf-volant. J’aimais tous les jouets qui me faisaient rêver de m’envoler.


(à 22 ans) J.D. Salinger, “Il giovane Holden”
(à 24 ans) Walt Whitman, “Foglie d’erba”


Image de la Sainte Vierge accrochée dans la chambre de mes parents (il y en avait d’autres)

(0 ans)
Mon premier bavoir

(entre 12 et 16 ans)
Je lisais à l’oratoire des lectures de l’ancien testament, je portais les offrandes au prêtre pendant la messe, je chantais.

(à 30 ans)
« Caro Papà, je t’écris car je pense qu’il est très important que tu sache qui est ton fils plutôt que de se limiter à savoir tout simplement qui je voudrais que soit mon fils…», Lettre à mon père.

(à 30 ans)
« Caro Rosario, merci pour ta lettre. Il faut que tu saches que même si je ne comprends pas tes aspirations, je te souhaite de pouvoir finalement réaliser tout ce qui te tient à cœur et je ferai mon possible pour t’aider et te soutenir… », Réponse à la lettre adressée à mon père.

(à 15 ans)
Je suis déçu : dans la Chiesa della Madonna del Carmine, l’église à coté de mon école primaire, le père Diego a remplacé la statue de la Madone par celle du Christ Crucifié, je ne sais pas pour quelle raison. J’avais aimé cette madone, parce elle était toute colorée et insérée dans une niche bleu clair ornée de petites étoiles dorées… Peut-être était-elle trop décorée et somptueuse pour un franciscain.

(entre 7 ans et 10)
Mon premier déguisement que j’ai porté sur plusieurs carnavals consécutifs : le prince de je sais pas quoi… Il y avait aussi une épée en plastique et un chapeau avec un gros diamant en plastique et une grande plume

(à 1 ans)
Ma Nounou Graziella. Elle était la femme du facteur. Elle avait la même coupe des cheveux que ma mère et souvent portait aussi des vêtements que ma mère lui donnait car elle ne les portait plus. C’était ainsi que quand je me promenais dans la rue avec Graziella, les gens la prenaient pour ma mère.


(pas encore né)
Mes parents à l’époque de leur jeunesse. Ils donnent l’air de s’aimer vraiment, mais moi j’ai eu toujours des doutes sur ça. C’était un couple modèle : ma mère, sortie du conservatoire de musique, renonçait à une carrière pour être une fidèle mère et femme. Mon père, un libre professionnel, sérieux et solide, vrai homme d’affaire.

(entre 5 et 10 ans)
Sœur Marilisa, mon enseignante pendant les cinq ans d’école primaire je l’adorais, mais parfois je n’étais pas enthousiasmé par elle, comme d’ailleurs elle ne l’était pas non plus de moi. Un jour je lui avais apporté dans la classe une coquille que mon père m’avait donnée d’un voyage en Afrique. Je lui montrais la coquille et puis on avait écouté la mer ensemble à l’intérieur. Je lui disais que je savais qu’il ne s’agissait pas du tout de la mer, mais d’un effet acoustique. Pourtant elle avait préféré m’expliquer que c’était au contraire la mer pour de vrai. Depuis je n’ai plus abordé la question.

(entre 5 et 10 ans)
Sœur Marta, chez l’“Istituto Suore di Maria Immacolata” à Giarre, province de Catane. Elle s’occupait de la cuisine.

(entre 5 et 10 ans)
Sœur Eleonora, mère supérieure, chez l’“Istituto Suore di Maria Immacolata” à Giarre, province de Catane.

(entre 5 et 10 ans)
Soeur Cesarina, chez l’“Istituto Suore di Maria Immacolata” à Giarre, province de Catane.

CHAMBRE DE MES SOEURS


(à 9 ans)
La mère supérieure me faisait toujours un peu peur, jusqu’au jour où je lui ai prêté des disques de musique hollywoodienne des années cinquante. Je ne m’attendais pas au fait qu’elle les adorait ! Son préféré était un disque d’une musique de film dont je ne me souviens pas du titre, mais je me souviens que était interprété par la pianiste Carmen Cavallaro.


(à 20 ans)
Je croyais qu’il fallait fuir la douleur. Mais est-ce que ce n’est pas la douleur qui est la vraie force du monde ? On croit qu'elle en est le handicap, le frein, non, elle en est la force…








(à 16 ans)
Je n’ai pas beaucoup d’images de ma famille réunie ensemble. Là c’est une des rares occasions… Mes parents voulaient fêter leur 25eme anniversaire de mariage à Assise, dans la crypte de Saint François, au même endroit où ils s’étaient mariés. Je me suis toujours posé la question de savoir s’ils s’aimaient vraiment ou s’ils se supportaient tout simplement. Souvent j’ai souhaité de les voir séparés… Aujourd’hui je pense qu’ils se sont aimés même si c’est d’une façon que moi je n’ai jamais comprise et partagée, mais que je respecte.

(entre 5 et 10 ans)
Mes deux sœurs aînées et moi, nous avons tous reçu une éducation chrétienne chez des sœurs. Moi aux Immacolatines, et mes sœurs chez les Pallottine (de D. Vincenzo Pallotti). Je ne sais pas pourquoi nous n’étions pas chez les mêmes sœurs. Et je ne connaissais pas non plus la différence entre les deux ordres. La seule chose visible pour moi c’était que les Immacolatine avaient un voile bleue foncé et les Pallottine un voile noir.

(entre 5 et 12 ans)
Chaque année ma grand-mère avait l’habitude de me faire des chaussettes de nuit en laine épaisse que je portais toutes les nuits d’hiver.
MA CHAMBRE

Si vous trouvez fermé à clé, n’hésitez pas
à frapper à la porte. Merci.

J’ai passé pas mal de temps enfermé dedans. Mais aujourd’hui je ne veux plus rentrer dans ma chambre, quand je rends visite à ma mère en Sicile. Elle a voulu laisser la pièce exactement identique à la façon dont je l’avais laissé à mon départ. À chaque fois que je reviens j’ai l’impression que dans cette pièce tout est congelé dans le temps. Il y a encore même le calendrier de l’année de mon départ. Il y a encore une photo de moi enfant à 10 ans à coté du Pape à l’occasion d’une rencontre au Vatican organisée par le « Lions Club » dont mes parents étaient membres. Mais à coté du Pape, j’ai vu récemment que ma mère a commencé à accrocher d’autres choses, qui ne m’ont pas appartenues, comme l’image sculptée sur bois de Padre Pio avec marqué au dessous « Protége notre famille ». À bien y réfléchir, elle a fait d’autres petites modifications. Par exemple, où est le grand poster de Madonna ?

(entre 3 et 8 ans)
Des mes sœurs aînées j’ai hérité beaucoup de jouets. Surtout des poupées avec lesquelles ma mère ne voulait pas que je joue…



(entre 7 et 16 ans)
Souvent je me disputais avec mes parents et comme réaction j’avais l’habitude de m’enfermer dans ma chambre en claquant la porte et ensuite je la verrouillais à clé. Je restais à l’intérieur des heures sans même aller aux toilettes. D’ici peut-être mes débuts de lectures.

(à 10 ans)
Mon départ des Immacolatine fut le passage aux écoles publiques. Pour la première fois je me trouvais dans un milieu laïc avec des gens de tout niveau social. Mais je continuais à avoir un fort lien avec les milieux religieux avec mes activités à l’Oratoire de l’Église San Filippo Neri et aussi dans l’« Action Catholique » avec le père Nino. Mais pas pour des raisons de croyance, mais plutôt pour le côté social des activités que j’entreprenais avec eux.

C’était le système pour appeler une sœur au secrétariat de l’Institut des Immacolatines :
1 coup de cloche : Mère supérieure, sœur Eleonora
2 coups de cloche : sœur Marilisa
3 coups des cloches : sœur Cesarina
4 coups de cloches : sœur Marta
5 coups de cloches : sœur Brunilde
Etc.

SALLE DE BAIN


(à 13 ans)
Endroit secret où je cachais mon cahier personnel.

(à 5 ans)
À l’occasion d’une procession pour la fête de la Madonna delle Grazie, je suis resté dehors coincé sur le balcon de chez moi. Il y avait des feux d’artifices et moi j’étais fasciné derrière les barres de mon balcon. Entre-temps ma tante ferma les volets des fenêtres, sans s’apercevoir que j’étais encore dehors. Je pleurais comme un fou. Une personne en bas, membre de la Fanfare, s’aperçut de ma présence et alla sonner chez moi pour alerter mes parents du fait que j’étais resté emprisonné sur le balcon.

(entre 13 et 14 ans)
J’étais amoureux d’Ivana pendant les premières années du lycée. Au pied de cette statue, c’était notre première photo ensemble, pendant une excursion d’une journée à Noto avec l’école. Nous n’étions pas vraiment ensemble et pour cela moi je souffrais beaucoup. A cette époque-là, pour moi la seule inquiétude était celle de ne pas être assez aimé et apprécié.

La procession de la Madonna delle Grazie, qui se déroulait une fois par an en été, était très chère au gens du quartier. L’église de cette Madone était juste à coté de chez moi et c’était un tout petit trou. Mon père s’y rendait tout seul tous les dimanches à 7h du matin. Il ne m’a jamais parlé de sa croyance.

CUISINE
Dans cette pièce j’avais l’habitude de réviser tous les après-midi après l’école. Je mettais le réveil à 17 heures précises, pour m’arrêter, passer à la salle à manger où il avait la télé et ne pas rater mon dessin animé préféré, « Heidi ». Mais pourquoi vous raconter tout ça ? A quoi bon ? Quel est le but ?
« Puisse-je te connaître, toi qui me connais, te connaître comme je suis connu! [...] Je veux faire la vérité, dans mon cœur, devant toi, par la confession, [...]»
(St. Augustin, Confessions, X, 1, 1)

(pas encore né)
Ma mère avec ma sœur Maria Grazia dans les bras. Ma sœur a toujours dit à ma mère qu’elle la haïssait et qu’elle aurait voulu une autre mère. Cela m’a toujours serré le cœur de douleur.

(à 1 an)
Ma soeur aînée Santa avec moi dans ses bras. J’étais un peu son jouet.

Je ne crois pas que ma mère était une vraie croyante chrétienne. Mais croyante, quand même : dans un mélange entre superstition, tradition, pessimisme et image extérieure.

(à 28 ans)
Ma chère Eleonora. Tu es aveugle et pourtant tu as voulu organiser ma première exposition ! C’était à la Bibliothèque de Giaveno auprès de Turin. Notre amitié restera pour l’éternité.

(entre 20 et 25 ans)
Oscar Wilde, « The portrait of Dorian Gray ». Combien de fois j’ai lu ce roman! Même en version anglaise. Cet exemplaire est une édition qui contient les images extraites du film homonyme d’Albert Lewin de 1945.


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(à 27 ans)
Mon premier livret de Gongyo, extrait de deux chapitres du Sutra du Lotus, que je lisais tous les jours et qu’après 8 ans, je continue à faire aujourd’hui. Et pourtant cela n’est jamais devenu une habitude, mais un choix. Tous les jours.





(entre 26 et 27 ans)
Lettre adressée au chef de l’entreprise où je travaillais pendant un an juste avant de terminer mes études d’ingénieur. Ici je lui explique que je vais renoncer à mon poste et à la profession d’ingénieur qui ne me convient pas car j’ai d’autres affaires plus importantes. Me réaliser par exemple.


(entre 21 et 26 ans)
« Je suis avide d’émotions. Pour les faits, quels qu’ils soient, je n’éprouve aucune curiosité », Fernando Pessoa, « Il libro dell’inquietudine ». Je me sentais très proche de son attitude nihiliste envers la vie.





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Ce que je lisais au-dehors, je le reconnaissais au-dedans» (St Augustin, livre IX, chapitre 4, 10)



(à 23 ans)
«Amore mio, parfois je me demande si ma déception vis-à-vis de la religion catholique n’est pas due surtout au fait qu’il n’y a pas une reconnaissance des homosexuels en tant qu’êtres humains pareils aux autres… », Lettre adressée à mon premier fiancé Fabrizio de Rome.

“La rassegnazione è la virtù assai naturale alle donne : sia dolcezza, sia leggerezza di carattere, fatto sta ch’elleno posseggono e ispirano facilmente questa preziosissima disposizione. Non assumendo di contrastare al destino e raddrizzar la sorte di quelli a cui vogliono bene, esse con ogni loro studio s’ingegnano di alleviarne le pene e di blandirne i dolori : poco curanti degli effetti lontani delle nostre azioni, esse procurano di abbellire il momento presente, l’ora che fugge. Senza dubbio, si potrebbe far loro il rimprovero di esser troppo arrendevoli co’ figli, di fomentare i difetti degli uomini troppo andando à lor versi; ma a gran torto si oserebbe dar loro la colpa di non aver cura dell’altrui felicità, per quando si estende la loro veduta spesso inesperta o poco perspicace.” Madame Necker de Saussure, Studio della vita delle donne, 1851.
(Veuillez m’excuser si je laisse ce texte sur les femmes dans ma langue maternelle)

(maintenant)
« Que m’importe si tel ne comprend pas ? Qu’il se réjouisse, celui-là même, en disant “J’ignore”. Oui, qu’il se réjouisse; qu’il préfère vous trouver en ne trouvant pas, à ne vous trouver pas en trouvant. », St. Augustin, Confessions, Livre 1, VI, 10.

(entre 5 et 15 ans)
Je n’étais pas trop proche de ma sœur Santa. Peut-être un peu plus avec Maria Grazia, que j’embêtais très souvent lorsqu’elle étudiait dans sa chambre.

(à 5 ans)
Ma chaise préférée que j’utilisais pour déjeuner et la casserole utilisée par ma grand-mère pour faire le « mosto » avec du vin et de la cendre.






La Première Noble Vérité est que « toute existence est dukkha », la douleur universelle.



(à 19 ans)
Mon livre d’ « Analisi matematica », un des livres les plus difficiles pendant mes 8 ans d’études d’ingénieur.

Cadeau de Giambattista, mon meilleur ami et copain de banc pendant 5 ans de lycée.


Une partie du trousseau de mariée que ma mère avait réalisé pour mes sœurs.


Tampons de l’entreprise de mon père





Bénitier de la chapelle mortuaire de ma famille à Riposto.







« La permanence et la durée ne sont promises à rien, pas même à la douleur ». M. Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs.





(entre 7 et 12 ans)
Accessoires d’une robe de soirée de ma mère. Avant de sortir avec mon père pour quelque dîner, elle me demandait souvent si elle était bien habillée, coiffée et maquillée.



(entre 13 et 18 ans)
Je pouvais passer des heures devant mes livres d’école sans rien voir et lire. Tout simplement je pensais à mon avenir et à mes rêves avec le plus possible de détails.










Ma tasse pour le café au lait à mon petit déjeuner. Cela a été la même pendant des années et des années.




(à 32 ans)
« La lampe de la pratique bouddhique est facilement éteinte », Nichiren Daishonin, Lettre à Niike.




(à 5 ans)
Ma première dent de lait tombée, mon premier pas vers « l’âge de raison »…





(entre 13 et 18 ans)
Réveil du matin. Je l’ai détesté depuis toujours. Pourquoi une telle résistance à rester au lit ? Une pulsion de mort ? Un manque de courage ? Un manque de joie ?

REZ-DE-CHAUSSEE

(sur le sol d’un couloir)

o

« Je vis sans vivre. Et J’attends une vie si haute que je me meurs de ne pas mourir ».

Je ne sais pas qui a écrit cette phrase un jour sur le sol chez moi. Par la suite, j’ai écrit sur mon cahier :
« JE VIS ET JE MEURS SANS CESSE. ET JE N'ATTENDS PAS AUCUNE VIE PLUS HAUTE CAR JE ME MEURT DE VIVRE ICI ET MAINTENANT ».



"CHEZ MOI" est un projet réalisé par Rosario Caltabiano dans le cadre de « Mon musée», une intervention collective au Musée d’art et d’histoire de Saint Denis, à l’occasion de la « Nuit des musées» du 19 mai 2007. Tous les cartels ont fait objet de modifications. Le principe général en était le suivant : les informations ordinairement apposées à côté des objets, afin de fournir une explication aussi «neutre et objective » que possible, ont été considérées comme relevant de «fictions institutionnelles» et donc supprimées. Leur ont été substituées d’autres informations, plus subjectives, ramenées à l’échelle des expériences personnelles. Le but poursuivi est de transformer ainsi le regard que l’on porte sur les présentations au sein d’un musée. Participants au projet collectif: Jérôme Glicenstein, avec Florian Benedetti, Michaela Bleuel, Rosario Caltabiano, Yanina Isuani, Bo-kyoung Lee et In-Young Lim.